Deep-porn : Une nouvelle violence faite aux femmes ? ♀️

, par Cogito escritum

Abstract :

Combien de femmes sont victimes de deep-porn aujourd’hui ? La réponse est brève : beaucoup trop. En un clic, il est désormais possible de dénuder le corps de n’importe quelle femme sans son consentement. Pourtant, cette violence ne constitue pas une agression sexuelle aux yeux de la justice. La loi française reconnaît le caractère diffamatoire du deep-porn, qui porte atteinte à la réputation. Cependant, elle refuse encore de qualifier cet acte de violence sexuelle portant atteinte à l’intégrité corporelle. Affirmer que le deep-porn est une diffamation revient à dire qu’un viol virtuel n’est qu’une atteinte à la réputation de la victime. Mais l’objet du crime, ici, n’est pas tant le mensonge, que l’exploitation sexuelle non consentie du corps féminin. Avec l’exemple de Collien Fernandes, cet article soutient que les deep-porn « ne diffament pas un corps », mais le « violent virtuellement ». Cette violence numérique constitue une nouvelle forme d’agression sexuelle qu’il est impératif de condamner.

Key words : Deep-porn / Collien Fernandes / Simone de Beauvoir / Iris Young / Continuum des violences sexuelles / Viol virtuel /

Introduction :

Imaginez un instant : vous naviguez sur Internet et tombez sur des images pornographiques de vous. Ces photos suggèrent que vous vous êtes filmée nue durant un rapport sexuel. Vous seule savez que ce n’est pas vous, pourtant c’est bien votre visage qui apparaît, greffé sur un corps inconnu. Ce phénomène porte un nom : le deep-porn.

Né du « deep-learning », il consiste à générer de faux contenus numériques grâce à l’intelligence artificielle. Si la technologie semble neutre, son usage est, lui, profondément genré et criminel. Dès 2019, l’entreprise Sensity estimait que 96 % des deepfakes en ligne étaient pornographiques. [1] Étonnamment, cette pratique cible quasi exclusivement les femmes.

Cette évolution est d’autant plus préoccupante que de nombreuses applications permettent désormais de générer, sans consentement et en quelques secondes, des images à caractère sexuel. C’est exactement ce qu’a subi l’animatrice allemande Collien Fernandes en mars 2024, avant de porter plainte contre son ex-mari en 2026. Son témoignage récent dans le journal Der Spiegel met en lumière ce que des milliers de femmes vivent en silence : un sentiment de « viol virtuel ». [2] C’est une atteinte profonde à l’identité où le corps est exploité et l’image intime brisée.

Pourtant, un problème philosophique et politique persiste : comment une violence numérique peut-elle être reconnue comme un « réel viol virtuel ? » En France, l’agression sexuelle est principalement définie par un contact physique. [3] Le deep-porn, lui, se passe derrière un écran. Mais nier le caractère sexuel de cette violence sous prétexte qu’elle est virtuelle revient à tolérer une forme réelle d’agression sexuelle.

C’est pourquoi ce retard juridique nous force à questionner la valeur du corps féminin dans le numérique. Entre diffamation et agression, le deep-porn révèle un vide juridique dans certains pays, comme l’Allemagne ou la France. Mais peut-on continuer de traiter le deep porn comme une simple diffamation alors qu’ils sont vécus comme une violation de l’intimité ? Et surtout, en quoi la dématérialisation de la violence change-t-elle la nature de l’agression sexuelle ?

Certes depuis 2024, la loi SREN [4] en France permet de condamner la diffusion de pornographie truquée. Cet article soutient que l’émergence des deepfakes constitue une nouvelle forme de violence sexuelle qu’il est urgent de nommer car on ne « diffame » pas un corps, on l’outrage. La diffamation est une « vérité falsifiée » tandis que le deep-porn est une « intimité violée ».

Cependant, devant un tribunal, affirmer « ce n’est pas moi » ne suffit pas toujours face à une image réaliste. Ce problème féministe révèle une faille majeure de notre société : tant que la violence est pensée uniquement par le contact physique, l’appropriation sexuelle reste impunie.

Nous examinerons en quoi l’IA ne se contente pas de créer une fausse image, mais industrialise aussi le corps féminin. Nous analyserons d’abord comment l’IA sert de moyen d’exploitation, capable de dénuder n’importe quel corps féminin. Des petites filles aux femmes adultes. Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir nous rappelle que « la femme est un existant à qui l’on demande de se faire objet ». [5] Avec le deep-porn, cette oppression n’est plus physique mais virtuelle et numérique.

Seulement, nous verrons que malgré les évolutions législatives en Allemagne et en France, les agresseurs restent trop souvent protégés par le retard du droit. Il est enfin temps que le droit reconnaisse que la protection de l’intégrité numérique dépend de l’intégrité psychologique et morale des femmes.

Partie I : Collien Fernandes : Une victime de violence numérique

Ce jeudi 19 mars, la présentatrice allemande, Collien Fernandes, a franchi une étape décisive en annonçant publiquement porter plainte contre son ancien conjoint pour « agression, usurpation d’identité et diffamation ». Son calvaire illustre la brutalité du phénomène : son corps a été artificiellement dénudé, sa voix manipulée, et son image diffusée via des centaines de faux profils. Le Parisien révèle l’ampleur du préjudice, précisant qu’une seule de ces vidéos aurait été visionnée plus de 270 000 fois. [6] Ces mises en scène humiliantes, nommées deep-porn, nous font basculer de l’intime au politique.

Victime de harcèlement en ligne, Collien Fernandes se bat depuis des années avec ses avocats contre le vol numérique de son identité. Déterminée à trouver l’auteur de cet acte, elle a même tourné un documentaire pour la chaîne allemande ZDF intitulé en français « La piste : Le porno deepfake (2024) ». [7]

Dès 2024, elle a porté plainte contre X à Berlin afin que ces photos soient définitivement supprimées. Le coupable est enfin démasqué. Pendant dix ans, son ancien époux l’a dénudée artificiellement. C’est à la suite de cette découverte que l’actrice décide de porter plainte cette année. Cette fois, sa plainte ne s’adresse plus à un inconnu, mais à une personne bien connue : son ex-mari.

Cette dégradation de l’image de soi révèle l’importance des conséquences psychologiques chez les femmes. Dans « L’expérience vécue » du Deuxième Sexe (II), Simone de Beauvoir décrit l’impact de la domination masculine sur le corps féminin. Bien que l’agression sexuelle se passe désormais derrière un écran, le corps « se crispe » et « s’arc-boute » [8] de la même manière que lors d’une réelle agression physique. Restons vigilants, car l’emprise ne s’arrête pas aux frontières du virtuel.

Cette violence numérique n’est qu’une continuité de la violence conjugale. Dans le média Der Spiegel, Collien Fernandes témoigne publiquement de ce « viol virtuel ». Intitulé Du hast mich virtuell vergewaltigt, [9] l’article interroge la frontière entre le virtuel et le réel. Pour certains, ce viol serait une simple tentative car uniquement numérique. Pourtant, lorsque Collien Fernandes emploie ce terme, elle ne décrit pas une simple métaphore, mais une véritable expérience d’emprise sur son propre corps. Elle raconte :

« Puisqu’il me possédait, il pouvait me mettre à la disposition d’autres hommes pour du sexe. On m’a volé mon corps pendant des années. » [10]

Sexuellement exploitée, son identité ne lui appartient plus. Cette dépossession est centrale. Dans ces moments-là, votre corps n’est plus le vôtre, il devient, selon Beauvoir, « autre ». Avec Internet, tout corps féminin peut devenir en un clic un objet circulant entre hommes, sans consentement. L’image agit comme un prolongement même du corps. Il est vrai que l’IA rend possible une appropriation sexuelle de l’image d’autrui sans contact physique, mais avec des effets psychologiques bien réels.

Partie II : Deep-porn : Un retard juridique

Mais si la violence des deep-porn est bien réelle, pourquoi la justice semble-t-elle si impuissante ? Le problème réside dans le fait que le droit français repose sur une distinction stricte entre le corps physique et sa représentation symbolique. Les deepfakes créent alors un paradoxe social : les outils pour nuire progressent plus vite que les mécanismes de protection.

Pourtant, l’espace numérique constitue une réelle forme de violence pour de nombreuses femmes. Les chiffres sont sans appel : d’après le rapport 2023 de State of Deepfake, 99% des victimes de deep-porn sont des femmes. [11] Malgré cela, elles font face à un vide juridique persistant. En Allemagne, l’affaire Collien Fernandes a révélé le retard de la loi, ce qui l’a poussée à porter plainte en Espagne où la protection numérique est mieux encadrée. Depuis 2025, ce pays reconnait le deep-porn comme une atteinte à l’intégrité morale. Depuis la loi de 2022 « Solo sí es sí » L’Espagne dispose même d’un canal d’urgence via l’AEPD, [12] qui permet de supprimer, entre autres, des contenus sexuels publiés sans consentement.

La médiatisation de cette affaire a provoqué en Allemagne un regard collectif sur la défaillance de la loi face à cette violence spécifique. Le gouvernement allemand a ainsi annoncé un projet de loi visant à encadrer les violences numériques. De son côté, l’UE souhaite désormais interdire l’usage d’applications IA, comme Grok d’Elon Musk, dont l’usage détourné permet de dénuder virtuellement les femmes.

En France, la loi SREN de mai 2024 a renforcé la sécurité numérique. L’article 226-8-1 du code pénal permet désormais de porter plainte pour la diffusion de deep-fakes sexuels. Maintenant, ces actes sont sanctionnés de deux ans d’emprisonnement et de 60 000 euros d’amende. [13]

Cependant, malgré cette reconnaissance, la pratique reste largement impunie. Pourquoi ? Parce que la loi actuelle protège encore indirectement les agresseurs : un deep-porn ne peut plus être diffusé mais peut toujours être possédé sans consentement. Dans de nombreux pays, la loi reste défaillante et les deepfakes insuffisamment encadrés. Cette violence numérique n’est pas encore largement reconnue comme une réelle violence sexuelle.

En effet, la loi française de 1980, définit le viol par « pénétration sexuelle » avec « violence, contrainte, menace ou surprise ». [14] Cette définition, bien qu’essentielle pour reconnaître le viol conjugal, atteint ici ses limites. En se concentrant sur l’acte matériel plutôt que sur l’absence de consentement, la condamnation sans contact physique devient floue. Pourtant pour les victimes, c’est une double peine. Elles subissent la violence numérique, puis doivent se dévoiler nues devant de nouveaux inconnus pour porter plainte. Et cela, sans aucune garantie de sérieuse condamnation.

Partie III : Condamner les « viols virtuels »

Le 22 mars dernier s’est tenue en Allemagne une manifestation en soutien à Collien Fernandes. Le deep-porn constitue ce que les féministes dénoncent comme un « viol virtuel ». Il est impératif que la loi s’actualise et reconnaisse juridiquement cet acte comme une véritable agression sexuelle. Reconnaître cette oppression numérique, c’est refuser de réduire le corps féminin à un objet de consommation.

Pour comprendre pourquoi cette pratique peut être qualifiée de « viol virtuel », il faut reconnaitre ce que la sociologue britannique Liz Kelly nomme le « continuum des violences sexuelles ». [15] (1987) Si la violence est un continuum, alors la différence entre une agression physique et une agression virtuelle est une différence de degré, et non plus de nature. En intégrant le deep-porn à ce continuum, on réalise que l’absence de contact physique ne diminue en aucun cas la gravité de l’acte.

Au contraire, le virtuel est ici une extension du réel. Il s’agit d’une même stratégie de contrôle et de réduction des femmes à l’état d’objet. Cette objectification corporelle confirme que la violence sexuelle est une agression dont « l’étendue et la variété » [16] ne s’arrêtent pas aux frontières du numérique.

Dans son ouvrage Justice and the Politics of Difference (2011), la philosophe Iris Marion Young qualifie l’oppression de « violence structurelle », car elle ne dépend pas d’une personne en particulier, mais de « l’algorithme social ». Pour Iris Young ce sont « les pratiques quotidiennes d’une société libérale bien intentionnée  » [17] qui rendent possible l’existence d’une telle exploitation du corps féminin. Ce problème dépasse l’individu même.

Pour lutter efficacement contre le deep-porn, il faut donc passer de la culpabilité individuelle à la responsabilité collective. Au chapitre 5, intitulé « The Scaling of Bodies and the Politics of Identity », Iris Young opère une nette différence entre blâme et responsabilité. Le blâme est individuel, tandis que la responsabilité elle, est collective. Il n’existe pas un seul et unique responsable des dérives liées à l’IA. Il y a bien sûr des hommes individuellement coupables de leurs actes, comme l’ex-mari de Collien Fernandes.

Mais la responsabilité de ce crime, elle, demeure collective. Cette responsabilité est partagée entre les concepteurs qui industrialisent le corps et les internautes qui consomment et relaient des deep-porns. Les plateformes qui rendent possible la fabrication des deep-porn sont tout autant responsables de ces « viols virtuels » que leurs utilisateurs. Des consommateurs individuels aux industries collectives, chacun contribue à son échelle à cette nouvelle violence contre le corps des femmes. Pour comprendre ce mécanisme, il faut distinguer deux responsabilités complémentaires.

D’abord, une responsabilité industrielle incombe aux concepteurs. En industrialisant le corps féminin, ils ne commettent pas un simple « oubli technique ». Ils opèrent un choix industriel délibéré qui rend le crime accessible en un clic. Le détournement d’usage des applications comme Grok se rende complice de la fabrication même du « viol virtuel ». C’est pourquoi une clarification de la loi est impérative pour contraindre ces plateformes à une traçabilité stricte des contenus et à une collaboration systématique lors des dépôts de plaintes.

Ensuite, une responsabilité sociale pèse aussi sur les internautes qui consomment et relaient ces images. Avec ce regard complice, ils ne sont plus seulement des spectateurs, mais bien des acteurs qui volent l’intimité de leurs victimes. Sans ce public, le deep-porn n’existerait probablement pas.

Suite à l’affaire Fernandes, l’Allemagne lutte pour que « la production et la diffusion de deepfakes pornographiques soient considérées comme une infraction punissable, afin de disposer d’un cadre juridique clair », [18] comme l’annonce Stefanie Hubig, ministre fédérale de la Justice. Elle déplore le « retard du code pénal sur les évolutions technologiques », [19] car l’Allemagne ne fournit pour l’instant aucune protection efficace.

Cette responsabilité collective incite également Franziska Benning, responsable du département juridique de HateAid, [20] à militer pour criminaliser la possession de deepfakes pornographiques, même sans diffusion. [21] Car la simple détention de ces fausses images vole et viole l’identité des victimes, souvent jusque dans le cercle conjugal.

Aujourd’hui, l’intimité des femmes peut être menacée par de simples algorithmes. Mais derrière ces outils se trouvent de véritables agresseurs qui doivent désormais être tenus responsables de leurs actes, puisque le deep-porn n’est pas seulement la création de fausses images, mais aussi une violation de l’identité.

Remerciements :

Je remercie Cécile pour sa lecture attentive et ses commentaires précieux.

Merci aussi à Lucie et Bravo pour ton courage.

Bibliographie :

Livres :

 Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe, II, L’expérience vécue [1949], Paris, Gallimard, coll. «  nrf  », 1951.

 Pierre Bourdieu, La Domination Masculine, Paris, Éditions du Seuil, coll. «  Liber  »,1998.

 Iris Young, Justice and the Politics of Difference [1990], Princeton et Oxford, Princeton University Press, coll. « Princeton Classics  », 2011.

Articles :

 Léa Mabilon, « Viols virtuels : l’effarante affaire entre mari et femme qui choque l’Allemagne », Madame Figaro, 25 mars 2026, Lien URL : https://madame.lefigaro.fr/societe/actu/viols-virtuels-l-effarante-affaire-entre-mari-et-femme-qui-choque-l-allemagne-20260324

 ZDF, Documentaire d’investigation, « Die Spur : Deepfake-Pornos » (2024). Lien URL : https://www.sendungverpasst.de/content/die-spur-66

 Der Spiegel, « Du hast mich virtuell vergewaltigt » (2026). Lien URL : https://www.spiegel.de/thema/collien-fernandes/

 Home Security Heroes, « State of Deepfakes : Realities, Threats, and Impact, » (2023). Lien URL : https://www.securityhero.io/state-of-deepfakes/

 Henry Ajder et al., The State of Deepfakes : Landscape, Threats, and Impact, Deeptrace (Sensity AI), octobre 2019, Lien URL : https://regmedia.co.uk/2019/10/08/deepfake_report.pdf

 Marianne Chenou, « Tu m’as violée virtuellement pendant 10 ans : son mari publiait des deepfakes sexuels à son effigie, l’effroyable affaire qui secoue l’Allemagne », Le Parisien, mars 2026 Lien URL : https://www.leparisien.fr/faits-divers/tu-mas-violee-virtuellement-pendant-10-ans-son-mari-publiait-des-deepfakes-sexuels-a-son-effigie-leffroyable-affaire-qui-secoue-lallemagne-23-03-2026-ZLAPQTIDTRE2ND7XPK2CL4WF3A.php

 République Française, Article 226-8-1 du Code pénal (2024), Légifrance. Lien URL : https://www.legifrance.gouv.fr/codes/article_lc/LEGIARTI000049567458

 Stefanie Hubig, « Gesetzentwurf für den Schutz vor digitaler Gewalt angekündigt », Tagesthemen, ARD, 20 mars 2026. Lien Url : https://www.youtube.com/watch?v=895FPtQ5LoA

 Franziska Benning, « Paragrafen und Parolen - Head of Legal bei HateAid / Franziska Benning », 8 août 2025. Vidéo YouTube : https://www.youtube.com/watch?v=chxz-U4aFCY

 Liz Kelly, (2019). « Le continuum de la violence sexuelle », Trad. Marion Tillous, Cahiers du Genre, 66,pp 17-36.

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