La rentrée scolaire : un handicap invisible ♿
Introduction :
Driiiiing ! Il est enfin l’heure de troquer son paréo contre son sac à dos : C’est la rentrée. Chaque année, nous avons le droit au même discours traditionnel qui commence par « Bonjour » et finit par « Bonne rentrée à tous ». La rentrée est un jour symbolique pour beaucoup. Stylos dans la trousse, sac sur le dos, nous sommes prêts à affronter ce premier jour si spécial pour nous. Le système scolaire semble nous attendre, à bras ouverts.
Pourtant, derrière la précipitation des listes de fournitures de dernière minute se cache une question politique essentielle : sommes-nous vraiment tous égaux en cette rentrée ? Dans ces pays qui prônent l’égalité des chances, les inégalités sociales se creusent profondément en ce jour. Dans cette nouvelle course de début d’année, les élèves en situation de handicap les plus précaires ne seraient-ils pas les plus désavantagés ? Ne seraient-ils pas laissés de côté, sur le banc de touche hors de la récré ?
Mais qui sont réellement ces enfants rejetés par l’Éducation nationale elle-même ? Fin octobre 2025, le ministre de l’éducation, Édouard Geffray, affirme qu’il y a cette année environ « 42 000 élèves sans accompagnement » [1] Mais parmi eux combien sont dans une situation précaire ? Cette injustice touche particulièrement les enfants du « Quart-Monde », qui cumulent handicap et précarité sociale. Dans notre structure académique ces élèves sont les principaux exclus de notre politique éducative. Leur réussite scolaire est conditionnée à la richesse de leur famille.
Pour éclairer prudemment cette injustice, nous montrerons tout du long comment le handicap et la précarité sociale déterminent ensemble la rentrée des classes. Nous analyserons l’influence de ces inégalités sur le développement identitaire et la réussite scolaire des élèves. Nous montrerons comment le handicap aggrave le risque de précarité, chez ces élèves souvent en décrochage scolaire. Enfin, nous présenterons des solutions en lien avec les valeurs populaires d’ATD afin de transformer la rentrée en un moment d’équité et d’inclusivité.
Notre objectif principal est clair : comprendre la place réelle de ces élèves dans le système scolaire français. Car en 2025, nombre d’entre eux sont encore privés d’un droit fondamental : le droit à l’instruction. Bien que les textes de loi garantissent ce droit, l’invisibilisation perdure. Alors même que les lois Jules Ferry doivent assurer un accès gratuit et obligatoire à l’éducation, la scolarisation dépend encore trop d’un système scolaire précaire. Alors, pourquoi donc ce système si inclusif exclut-il encore les élèves les plus démunis ? Et surtout, qui pouvons-nous réellement tenir pour responsable ?
Les plus virulents accuseront aveuglement l’Éducation nationale, qui contredit par ses exclusions ses propres valeurs éducatives : celle d’instruire gratuitement et équitablement. Cette non-reconnaissance est l’un des enjeux du mouvement ATD Quart-Monde, car au fond une question demeure « que deviendront ces enfants ? » [2] C’est pourquoi face à cette cruelle réalité sociale, il nous paraît important de mettre en avant le fonctionnement précaire de ce système prétendument égalitaire.
1- L’école : un accueil handicapant
« Tous les enfants partagent la capacité d’apprendre et de progresser » [3]
Derrière les portes d’une salle de classe d’université, une élève déficiente visuelle tire la sonnette d’alarme. Son parcours scolaire alerte. Quand on l’interroge sur son handicap et son impact sur sa vie d’étudiante, sa réponse est claire : « Cela reste des parcours très fatigants et isolants, que ce soit il y a 20 ans ou maintenant. » Cette réponse nous invite à creuser l’intérieur d’un système scolaire, aussi précaire qu’inégalitaire à l’heure actuelle. Mais son témoignage met surtout en lumière un handicap invisible plus large : celle entre les familles qui peuvent s’offrir une scolarité adaptée et celles qui en sont systématiquement privées.
En CM2 par exemple, l’école lui propose de redoubler. Cette évidence reposait sur une exigence : s’habituer à la vie en collectivité. Sa famille refuse, et se tourne vers un établissement privé. A l’époque, elle n’avait pas encore sa « canne blanche » [4] qu’elle utilise actuellement. Ainsi pendant son premier entretien pré-sélectif son handicap était invisible. Sa mère décide de ne révéler son handicap qu’à la fin. Mais quelle ne fut pas la surprise pour cette famille que de rencontrer une équipe pédagogique peu sensibilisée. Stupeur de l’autre côté ! Son handicap fait peur aux professeurs.
À 10 ans à peine, elle se retrouve face au mur de l’école censée lui ouvrir ses portes. Face au refus catégorique de l’équipe pédagogique, le directeur s’obstine. On va déjouer les pronostics dit-il ! Elle n’aurait sûrement pas côtoyé les couloirs de ce collège sans le poids de cet avis. Comme quoi, il suffit parfois d’un porte-voix pour trouver sa voie. Malgré les difficultés rencontrées, elle n’en veut guère aux professionnels. Ce n’est pas leur faute explique-t-elle, « je comprends le système, et je l’aime tout de même, bien qu’il soit inégalitaire. »
Mais que deviennent ces mêmes élèves dont la famille n’a pas les moyens d’assurer une scolarité dans le privé ? Le budget investi permet une garantie de résultat, tel un consensus passé entre le directeur et les familles. Mais une réalité sociale frappe : Tous n’ont pas la chance de trouver refuge dans le privé. Le destin scolaire de nombreux élèves dépend surtout du capital économique de leurs familles.
C’est pourquoi trop souvent encore, les portes du privé restent fermées aux familles les moins favorisées. Cette exclusion est structurelle. C’est-à-dire que l’injustice produite ne dépend pas d’une seule personne, mais bien de la structure scolaire tout entière. La précarité touche particulièrement les élèves les plus vulnérables : ceux en situation de handicap. Incapables de payer leur billet d’entrée, ils se dirigent alors par nécessité vers le public. Retenons bien la leçon : La classe sociale détermine la rentrée des classes.
Pire encore, 65 % des enfants en situation de handicap suivis par l’Unapei sont dépourvus d’un numéro INE. [5] Sans cet identifiant national, ces élèves ne bénéficient d’aucune existence institutionnelle. Leur droit est conditionné à l’existence de ce numéro. L’absence de cet identifiant entraîne la restriction de l’accès à l’aide matérielle et financière. Ce manque de reconnaissance concerne principalement les élèves les plus précaires du système, qui par manque de moyens financiers se retrouvent précocement déscolarisés.
Pourtant, en 2005, la loi sur le handicap en milieu scolaire, adoptée sous la présidence de Jacques Chirac, favorise l’accès pour tous au système scolaire. Cependant, dans les faits, cette loi demeure trop peu respectée par les établissements qui isolent d’eux-mêmes les enfants à besoins éducatifs spécifiques. C’est pourquoi vient s’ajouter à cette loi de 2005, la loi de 2013 qui vise à promouvoir l’inclusion dans les établissements scolaires.
La loi de 2005 a grandement simplifié l’inclusion, notamment dans l’enseignement supérieur. Selon une étude du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, réalisée en 2022-2023, on compte 77,6 % d’étudiants en situation de handicap inscrits en licence. Cependant, en master et particulièrement en doctorat, les chiffres sont moins positifs : seuls 22,3 % de ces étudiants sont inscrits en master, et 0,1 % en doctorat. [6] Ceux qui prolongent leurs études sont souvent issus d’une famille qui a les moyens de subvenir à leurs scolarités.
Si l’entrée en licence se veut inclusive, beaucoup sont ensuite exclus par le système éducatif. Cette sélection, appliquée à tous les élèves, impacte en premier lieu les plus vulnérables : ceux qui viennent de milieux populaires. La baisse du nombre d’étudiants en situation de handicap entre la licence et le master est révélatrice de cette injustice. Pourtant, il existe des aides mises en place par l’université.
« Les accompagnateurs d’élèves en situation de handicap » existent, c’est ce que l’on nomme des « AESH » [7] Leur rôle consiste justement à accompagner individuellement les élèves reconnus par la « MDPH » [8] pour pleinement les soutenir dans leur apprentissage. Seulement à l’université il n’y a plus d’AESH comme en primaire ou secondaire. Ce manque d’AESH est à déplorer, car alors comment bien s’orienter à l’université ?
Mais pour cela encore faut-il déjà avoir accès à des AESH, car il y a depuis des années une pénurie du métier. D’après la DGESCO [9], on dénombre cette année « 140 000 AESH ». Mais que « 90 000 » travaillent réellement à temps plein. Donc seulement « 50 000 » AESH travaillent à temps partiel.
Majoritairement les contrats signés sont des CDD [10] Ce genre de contrat ne favorise pas l’engagement à long terme. C’est pourquoi beaucoup d’AESH quittent leur poste pour se réorienter vers des emplois plus stables et sécurisants financièrement.
Bien sûr, ce sont les régions françaises les plus précaires qui subissent le plus le manque de ce personnel. Cet écart entre les départements, est mis en avant dans l’article « Le Monde », [11] qui établit le lien entre le déficit économique et la répartition inégale d’AESH en France. En raison du manque croissant d’AESH dans ces secteurs, et des supports pédagogiques inadaptés, beaucoup d’élèves précaires subissent l’accès handicapant à l’instruction en France.
2- Joseph Wresinski : Créer une école inclusive
« L’accessibilité ne se normalise pas, ne se décrète pas, elle s’imagine. » [12]
Quelles solutions pouvons-nous donc trouver pour que ces enfants ne végètent pas faute de place, entre l’école de la République et les instituts médicaux sociaux ? Suivant une maxime populaire d’ATD : « Seuls ceux qui sont assez fous pour penser qu’ils peuvent changer le monde y parviennent. » [13] Et si nous en prenions de la graine ?
Joseph Wresinski, le fondateur de l’association ATD Quart-Monde a dédié sa vie aux plus marginaux de notre société. Son héritage nous invite à développer aujourd’hui ce qu’il nomme une « praxis éducative » : une démarche qui vise à créer une école où chacun a sa place. Au cœur de cette « praxis éducative » se trouve ce que l’on peut nommer une « pédagogie de la réciprocité ». [14] Cette attitude repose sur une posture unique : le partage du savoir.
Ce partage « nous pousse à dépasser une vision schématique de l’enseignement, qui divise la société en deux : ceux qui savent et ceux qui ne savent pas. » [15] Les enseignants sont les principaux « fabricants du savoir. » Ils conceptualisent et transmettent leurs connaissances. Ils sont donc en première ligne dans le développement d’une école plus inclusive.
Ainsi donc, « pourquoi ne pas s’adresser directement aux « fabricants du savoir », afin qu’ils se confrontent réellement aux enfants du Quart-Monde ? » [16] Car ces « fabricants du savoir » représentés par les établissements et le corps enseignant, privent encore trop souvent certains élèves de leur destin. Mais après tout, comment les établissements peuvent-ils bien s’adapter aux handicaps si les enseignants ne sont pas suffisamment sensibilisés ?
En 2016 l’application mobile « Tsara » [17] a reçu le prix « Réussite » pour son projet pédagogique. Le jeu se présente sous forme d’un Serious Game. En incarnant un personnage, tel qu’un aidant ou un parent, nous sommes immergés dans diverses situations concrètes rencontrées par Adam. Le but est d’aider ce jeune à surmonter les difficultés auxquelles il est confronté en raison de son autisme. Le jeu se passe dans différents lieux qui renferment chacune des problématiques de la vie quotidienne à résoudre.
Toutes sont issues d’expériences vécues par les enfants autistes et leurs parents. Les mises en situation permettent une approche ludique pour découvrir l’autisme. Sa diffusion auprès du corps enseignant et étudiant nous semble indispensable pour favoriser le partage du savoir et sensibiliser au handicap afin de garantir un accueil équitable. À terme, cette application a pour ambition d’être rendue accessible sur les ordinateurs du CDI.
Seulement, ce genre d’outil est souvent inaccessible pour les élèves et les familles démunies. Les outils pédagogiques ne peuvent aucunement remplacer l’aide humaine. Alors, comment rendre concrets ces moyens, si ce manque de personnels touche systématiquement les régions géographiques les plus pauvres de France ?
Nous constatons un manque évident de reconnaissance tant pour les enfants que pour leurs accompagnants. Bien qu’une refonte salariale ait été envisagée pour sauver les AESH, cela ne semble pas suffisant pour combler les vides causés par la précarité du métier. Pourquoi donc ne pas revaloriser ce métier si dévalorisé ? Une des solutions concrètes qui nous apparaît comme évidente est le recrutement massif d’AESH ainsi qu’une augmentation salariale radicale. Puisque certains enfants ont besoin d’un accompagnement scolaire adapté, alors c’est contre cette pénurie d’AESH qu’il faut collectivement protester.
Afin de garantir le meilleur avenir possible « des enfants du Quart-Monde » au système scolaire traditionnel, il faut réadapter les fondations de ces institutions. Derrière cette conviction deux engagements se nouent. D’une part les établissements s’engagent à accepter et adapter leur méthodologie de travail pour qu’il concorde avec le projet éducatif. D’autre part, pour que ce projet soit fructueux, le maintien du lien avec les familles les plus précaires est précieux. Sans ce contact entre les familles en difficulté et l’école inadaptée, c’est la scolarité de ces enfants toute entière qui est mise en difficulté.
Pour maintenir ce lien humain, il faut créer les « conditions d’un partenariat équitable » [18] Ce partenariat s’appuie sur la loi de 1989 concernant l’orientation sur l’éducation. L’article 11 de cette loi « reconnaît clairement les parents d’élèves comme membres à part entière de la communauté éducative. » [19] C’est pourquoi il est important d’inclure les familles dans le projet éducatif de leurs enfants. Cet échange permet de lutter contre l’errance et l’isolement fréquent des enfants des familles les plus démunies.
Cette richesse éducative est au cœur de Graine de Crapule (1998) de Fernand Deligny. Ce livre, rempli d’aphorismes hérités de la pédagogie Freinet, sème une graine dans la tête des lecteurs qui souhaitent cultiver leur propre pédagogie. C’est l’engagement commun partagé par Joseph Wresinski et Fernand Deligny. Pour se faire, il faut s’attaquer à la racine même du mal que constitue l’accumulation de la pauvreté et du handicap.
Tous deux ont été assez fous pour penser qu’on pouvait changer le monde par l’éducation. Par leur engagement réciproque, ils ont tous deux contribué à transformer durablement le monde des enfants et des adultes. L’héritage français de la pédagogie Freinet est au cœur de cette pratique éducative. L’accent est mis sur l’entraide entre les élèves tout en proposant un cadre éducatif où l’expression est libre.
Car à l’époque, qui restait-il pour prendre en charge « les parias Lillois » que même le prolétariat ne voulait pas ? Que ce soit hier ou aujourd’hui, les enfants du « Quart-Monde » constituent pourtant le pilier même de notre société démocratique. Pour éduquer les enfants, il faut rééduquer les adultes : Deligny l’avait bien compris. Chaque ligne invite à réfléchir sur sa propre position d’éducateur. Ce livre devrait être lu par tous : Des académiciens aux politiciens.
Comme nous le rappelle Fernand Deligny : « N’oublie jamais de regarder si celui qui refuse de marcher n’a pas un clou dans sa chaussure. » [20] Tant que cette invisibilisation sociale perdurera, les élèves du « Quart-Monde » évolueront mais ne progresseront pas. Retirons ensemble ce clou de leur chaussure, pour ne plus jamais qu’ils végètent entre handicap et précarité sociale.
Copyright © 2026, Cogito-escritum. All rights reserved.
Remerciements :
Je tiens à remercier F. pour son témoignage courageux, sans lequel cet article serait incomplet.
Un grand merci à Coraline pour ses multiples lectures et corrections, ainsi que pour la découverte de la pédagogie Freinet.
Enfin, un gros merci à Johanna pour la lecture de « Graine de Crapule » et les valeurs transmises. Sans toi, j’aurais évoluée, mais pas progressée.
Bibliographie :
Livres :
– « Passeport pour une enfance », Science et Service, Action Quart Monde, Paris, 1984.
– Patrick Kanner, « L’écrit d’alerte : Manifeste pour une nouvelle politique sociale », Territorial éditions, Paris, 2012
– Philippe Joutard, « Grande pauvreté et réussite scolaire : changer de regard », 1992
– Fernand Deligny, « Graine de Crapule », Dunod, Paris, 1998
Articles :
– AEF INFO, « Étudiants en situation de handicap : les effectifs ont été multipliés par 10 en 20 ans à l’université », in L’État de l’Enseignement supérieur et de la Recherche en France, éditions 2013 à 2024. URL : https://www.aefinfo.fr/depeche/728962
– Unapei, S’engager pour le vivre-ensemble, #JAIPASECOLE, « Des milliers d’enfants sans mode de scolarisation adaptée : l’Unapei publie des chiffres inédits » Août 2025.
– France, Code de l’éducation, art. L111-1, version du 10 juillet 2013 au 29 juillet 2019, Legifrance.
– Anne-Aël Durand, « Ecole inclusive : les chiffres du manque d’accompagnants d’élève en situation de handicap révèlent des écarts très forts entre les départements, Le Monde,(Octobre 2025), Lien URL : https://www.lemonde.fr/education/article/2025/10/31/ecole-inclusive-les-chiffres-du-manque-d-aesh-revelent-de-fortes-disparites-territoriales_6650575_1473685.html
– Gabriella Kiss, « De l’émancipation des plus pauvres : les pédagogies de Joseph Wresinski et de Paulo Freire », Revue Quart-Monde, pp.55-59.
Supports électroniques :
– Application mobile « Tsara », Lien URL : https://www.tsara-autisme.com/
Scribo ergo cogito
Popular Philosophy